Pirates, à bâbord toute !

Oui, elles sont toujours là. Cachées entre deux fréquences, diffusant depuis un grenier, un squat ou un vieux camping‑car : les radios pirates continuent de semer des ondes libres dans un paysage médiatique bien cadré. Héritières directes des radios libres des années 1980 — dont je parlais dans un précédent article — elles bricolent, diffusent et résistent avec la même obstination joyeuse. Politiques, religieuses, communautaires ou artistiques, elles s’émancipent de l’Arcom que j’évoquais précédemment comme on s’émancipe d’un carcan : en refusant d’attendre la permission de parler. Malgré les lois, malgré la fibre optique, ces pirates des temps modernes prouvent que la radio peut encore sentir la sueur, la passion et la débrouille.

Lorraine cœur d'acier, legral.info

Ca grésille et ça crépite

Les premières radios pirates étaient de véritables aventures humaines : Radio Caroline, diffusant depuis un bateau au large des côtes anglaises, bravait la mer et le pouvoir pour jouer du rock interdit par la BBC. En France, les radios libres comme Radio Verte, Carbone 14 ou Radio Lorraine Cœur d’Acier incarnaient la désobéissance joyeuse des années post‑68, bien avant leur légalisation en 1981. Aujourd’hui, leurs descendantes poursuivent cette tradition frondeuse.

À Marseille, Radio Galère (88.4 FM) reste un bastion de la liberté radiophonique : émissions militantes, chroniques sociales, musiques du monde et ambiance d’atelier sonore. À Paris, Fréquence Paris Plurielle (106.3 FM) et la mythique Radio Libertaire (89.4 FM), gérée par la Fédération anarchiste, perpétuent cette parole sans filtre. À Bruxelles, Radio Panik (105.4 FM), née dans la mouvance des radios libres, se revendique toujours “indocile et indépendante”. Ces radios ne cherchent pas la rentabilité, mais la voix singulière : celle qu’on n’entend nulle part ailleurs.

Prêcheurs, pêcheurs et poètes

Les radios pirates modernes ne se contentent plus de défier la loi : elles défient la norme. Certaines sont politiques, comme les micros improvisés des Gilets jaunes (Radio Debout, Radio Luttes), installés sur des places ou dans des camionnettes. D’autres sont religieuses, à l’image de Radio Al Nour ou de Radio Évangile Chrétienne, qui réapparaissent régulièrement dans le ciel francilien malgré les contrôles de l’Arcom. Ces voix défient le silence administratif au nom de la foi ou de la communauté.

Dans d’autres cas, la motivation est culturelle. Autour de Bruxelles ou Paris, des radios congolaises, capverdiennes ou haïtiennes émettent pour leur diaspora, souvent sur des fréquences partagées à la sauvette. On y trouve des débats, des chansons, des annonces locales : une autre idée de la radio, comme un prolongement du lien social. Ces stations rappellent que la piraterie radiophonique n’est pas qu’un acte de désobéissance — c’est aussi un acte de visibilité.

Du grenier au cloud

À l’ère numérique, les radios pirates troquent la bande FM contre la bande passante. Sur des plateformes comme Zeno.fm, Mixlr ou RadioKing, de nouvelles générations diffusent sans autorisation, mais avec passion. Des projets comme Radio Béton à Tours, née illégale et toujours impertinente, ou Radio CISM à Montréal, continuent d’incarner cet esprit de liberté sonore. D’autres créent des radios éphémères en ligne, autour d’un collectif musical, d’un festival ou d’une cause politique.

Ces nouvelles pirates brouillent les frontières : plus tout à fait illégales, pas vraiment institutionnelles, elles cultivent ce flou artistique entre résistance et création. Dans un monde médiatique uniformisé, elles revendiquent encore le droit au coup de gueule et au coup de cœur à l’antenne. Leur mantra, toujours le même depuis les années des radios libres : “Nous ne demandons pas la parole, nous la prenons.”

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