D’humour et d’eau fraîche : Le régime minceur des radios

Entre impératifs d’audience, mise au pas politique et simulacre de contre-pouvoir, le rire sous casque est devenu l’outil de marketing le plus sophistiqué du paysage radiophonique français. Derrière la vanne, la mécanique est froide : fidéliser la masse, lisser l’indignation et, si nécessaire, sacrifier les impertinents sur l’autel de la ligne éditoriale.

L'humoriste Baptiste Lecaplain | France Inter depuis le site Radio France

Le Mercato du rictus : la vanne comme unité de compte

À mon sens, l’humour à la radio n’est plus une simple récréation, c’est devenu une question de survie budgétaire. Dans la jungle des transferts et de la course à l’audimat, le rire est la valeur la plus sûre. La chronique de 7h55 n’est pas un cadeau fait à un artiste en roue libre ; c’est le moment où l’audience est au plus haut, un rendez-vous que les régies publicitaires surveillent de très près. De Laurent Ruquier sur RTL (2014) aux matinales publiques, l’idée est de créer une sorte de « claque » médiatique pour rassurer l’auditeur et le garder captif.

On sent bien que cette logique s’est accélérée avec les réseaux sociaux. L’humoriste est devenu le meilleur « vendeur » de la station, celui qui fabrique des vidéos courtes et percutantes là où une enquête de terrain, plus ardue, peine à retenir l’attention. Pourtant, je ne peux m’empêcher d’y voir un bon côté : cette quête du « clic » permet aussi de vulgariser des sujets complexes. En cassant les codes, l’humoriste devient un passeur d’idées. Il ramène vers le débat public ceux qui ont déserté les journaux télévisés, faisant de la blague une porte d’entrée inattendue vers la politique.

L'anesthésie par le gag : lisser le tragique pour faire avaler la pilule

Pour beaucoup, l’humoriste radio agit comme un anxiolytique de masse. Installé avec une précision chirurgicale entre deux nouvelles tragiques, il semble là pour « désamorcer » notre colère. Je crains parfois que ce soit une politique de l’édulcorant : on rit pour ne pas hurler, et on finit par accepter l’inacceptable parce qu’il a été tourné en dérision. En transformant un scandale d’État en une suite de blagues, on évacue le besoin de réfléchir aux racines du problème. L’auditeur ne ressort pas révolté, mais simplement apaisé, redevenant le spectateur passif de son propre quotidien.

Cependant, j’estime que cette vision est incomplète si l’on oublie le besoin de respirer. Dans une actualité devenue étouffante, l’humour est aussi une soupape de sécurité vitale pour notre santé mentale. À mon sens, rire d’un drame, ce n’est pas s’en moquer ou le nier ; c’est simplement se donner la force de le regarder en face sans sombrer dans le désespoir total.

L'alibi du bouffon : humaniser le puissant

Le sommet de l’hypocrisie est atteint lors de l’entretien politique. C’est un véritable jeu de dupes : l’invité de marque accepte de se faire « bousculer » un peu pour s’acheter, à moindre frais, une image sympathique. On est en pleine peopolisation par la dérision. En laissant un Philippe Caverivière ou un Nicolas Canteloup le brocarder, le ministre troque son costume de technocrate froid contre celui d’un homme « bien de chez nous », capable d’autodérision.

Je trouve que ce chahutage ressemble souvent à un simulacre de pluralisme. Au fond, cela renforce une certaine connivence : l’humoriste et le politique font partie du même microcosme parisien, partagent les mêmes codes et, souvent, les mêmes tables. Le bouffon n’est pas là pour renverser le roi, mais pour prouver que le roi est assez magnanime pour tolérer les plaisanteries. C’est une vitrine démocratique qui permet à la station de garder une ligne éditoriale très sage par ailleurs.

Pourtant, je dois reconnaître que ce théâtre a un effet pervers positif : il force le politique à sortir de sa langue de bois. Sous les coups de boutoir de la satire, le masque finit parfois par craquer. C’est une forme de critique directe que le journalisme classique, souvent trop corseté par ses propres règles de neutralité, ne peut plus se permettre d’exercer avec autant de force.

Quand la morsure condamne au silence

Toutefois, « se leurrer il ne faut pas » comme dirait Maître Yoda. Ce contrat de divertissement peut être rompu à tout instant. La ligne éditoriale est un fil électrifié, et la liberté de ton s’arrête net là où les intérêts de l’actionnaire ou de l’État commencent. Les évictions de Stéphane Guillon en 2010 ou de Guillaume Meurice en 2024 nous rappellent une vérité que l’on feint d’oublier : à la radio, le rire est une concession réversible. Si l’humoriste devient une arme de subversion plutôt qu’une simple décoration, le « système immunitaire » du média s’active et le saltimbanque est aussitôt rendu au néant.

Le cas de Pierre-Emmanuel Barré en 2017 est le crash-test idéal. En démissionnant face à une tentative de censure, il a prouvé que la radio tolère l’impertinence, mais vomit la subversion. Barré a refusé d’être le lubrifiant du système, montrant que l’humour n’est toléré que s’il est inoffensif. Bref, Barré c’est tiré.

Je crois que c’est là que l’humour remplit sa fonction la plus noble : en partant avec fracas, il révèle les limites réelles de notre liberté d’expression.  Le vrai rire est celui qui gratte, qui pique et appuie là où ça fait mal.

Au fond, tout ce cirque médiatique ressemble à un dîner de gala où l’on vous servirait de la critique sociale en verrines : c’est joli, ça pétille en bouche, mais ça ne nourrit personne.

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