L’ARCOM : carton rouge et pénalty

Avant que la radio française devienne un paysage quadrillé, administré, presque aseptisé, il y a eu un moment de pure anarchie. Un moment où n’importe qui pouvait monter sur un toit, brancher un émetteur et parler au pays entier. Puis l’État s’en est mêlé. Et ce qui était une explosion de liberté s’est transformé en un système surveillé, conventionné, contrôlé. Comment l’Arcom, héritière du CSA, est-elle passée de simple arbitre à véritable police des ondes ? Retour sur une domestication historique.

Photo des dirigeants de l’ARCOM, extraite du site Off Investigation.

L’Arcom, la police de la FM

Pour comprendre les stratégies des radios aujourd’hui — leurs choix éditoriaux, leurs formats, leurs paris brillants comme leurs renoncements étranges — il faut commencer par un acteur souvent invisible du grand public : l’Arcom. Son rôle est simple à résumer : elle contrôle le jeu. C’est elle qui attribue les fréquences, fixe les règles, surveille les contenus, impose les quotas et peut sanctionner ou faire disparaître une radio. Sans l’Arcom, pas de FM. Avec l’Arcom, rien ne bouge sans son feu vert. 

Mais pour saisir comment cette autorité a obtenu un tel pouvoir, il faut remonter aux origines, quand les ondes françaises étaient un Far West assumé. Au début des années 80, les radios libres explosent partout : antennes bricolées, studios dans des garages, programmes improvisés, prises de parole sans filtre. Un joyeux désordre qui fait vibrer le pays… et affole l’État. Résultat : en 1982, création de la CNCL, ancêtre du CSA puis de l’Arcom, chargée de “mettre de l’ordre” dans ce chaos effervescent. C’est à ce moment-là que la liberté totale commence à devenir un secteur régulé.

Quelques années plus tard, la CNCL devient le CSA (1989), et la logique se raffine : on passe de la régulation à la reprise en main. Officiellement, il s’agit de structurer le paysage, d’éviter l’anarchie hertzienne. Officieusement, c’est un retour du politique et de l’économique dans un espace qui, jusque-là, échappait à tout le monde. Les fréquences deviennent des ressources rares, attribuées sous conditions, surveillées, pesées, justifiées. La FM sauvage s’éteint ; la FM domestiquée s’installe. Et c’est cet héritage, très policier, très encadrant, très stratégique que l’Arcom porte encore aujourd’hui. Toute stratégie radio contemporaine commence ici : dans ce passage progressif d’un espace de liberté totale à un territoire sous haute surveillance.

Le pouvoir colossal (et méconnu) de l’Arcom

L’Arcom, ce n’est pas un simple arbitre posé au milieu du terrain : c’est l’architecte qui décide de la taille du stade, de l’éclairage, de qui a le droit d’entrer et même de ce qu’on a le droit d’y jouer. Son pouvoir réel, c’est la fréquence. La vraie monnaie d’or. Sans fréquence, tu n’existes pas. Avec une mauvaise fréquence, tu survis. Avec une bonne, tu deviens un empire. Et l’Arcom attribue, retire, renouvelle. Une seule décision suffit à tuer une radio ou à la propulser dans une ville stratégique. C’est un pouvoir vertical, froid, absolument central dans l’écosystème.

À cela s’ajoutent les obligations : quotas de musique française, limites de publicité, respect strict des programmes déclarés, diversité, horaires, conventions calibrées au millimètre. Rien n’est laissé au hasard. Et ce cadre a un impact colossal sur les radios jeunes, notamment rap, urbaines ou pop : celles qui pourraient aller plus loin… si elles n’étaient pas contraintes de jouer avec un carcan pensé il y a 30 ans. Résultat : ce qu’on prend parfois pour des choix éditoriaux “naturels” est en réalité la conséquence directe d’une architecture imposée. L’Arcom façonne le paysage : elle ne se contente pas de le surveiller, elle le dessine.

Image générée par Canva
Image générée par Canva

Les grandes batailles

La FM française, c’est Koh-Lanta, mais avec un gourou qui décide qui reste sur l’île. Et dans cette jungle réglementaire, trois guerres ont redéfini le destin des radios jeunes.

Skyrock vs le CSA : le rap sous surveillance permanente
Dans les années 90–2000, Skyrock se prend le mur institutionnel de plein fouet. Le rap, pour beaucoup au sein du CSA, c’est un danger moral : trop violent, trop subversif, trop “quartiers”. Résultat : convocations, pressions, mises en garde, soupçons permanents. Skyrock doit prouver qu’elle n’est pas une menace à chaque nouvelle émission, chaque morceau un peu trop brut. Cette tension permanente a façonné son identité : elle n’a pas seulement diffusé du rap, elle a dû le défendre — parfois comme si elle passait du TNT à l’antenne.

Fun Radio et la guerre du BPM : quand la danse devient une affaire d’État
Années 2010 : Fun Radio cartonne avec l’électro. Peut-être un peu trop. La station est accusée de gonfler artificiellement l’audience via une technique de BPM qui aurait piégé les outils de mesure. L’affaire prend des proportions absurdes : enquêtes, polémiques, débats nationaux… pour des beats trop réguliers. Moralité : même quand tu diffuses de la musique qui fait danser la France, tu peux finir au tribunal médiatique.

Les quotas francophones : le bouclier devenu carcan
Pensés au départ pour protéger la musique française, les quotas se transforment rapidement en mur invisible pour les radios jeunes. 40 % de titres francophones ? Facile en théorie, casse-tête en pratique quand ton public veut du rap US, de la pop anglo-saxonne, des bangers afro ou latino. Les programmateurs se retrouvent à jongler entre obligation légale et survie éditoriale. Résultat : des playlists parfois schizophrènes et un modèle qui bride l’expérimentation.

Trois guerres, un même constat : les radios jeunes n’ont jamais évolué dans un terrain neutre. Elles avancent sur un sol miné, où chaque décision réglementaire peut devenir un combat culturel.

« RTL, le grand gagnant », extraite du site Strategies.fr
“Les Stratèges” de NRJ, image extraite du site Stars‑Actu.fr.

Les gagnants et les perdants du système

Le paysage radiophonique français, tel qu’il est sculpté par l’Arcom, produit mécaniquement ses privilégiés et ses sacrifiés. Tout en haut de la pyramide, France Inter ou RTL avancent sereinement : grosses audiences, vieilles maisons, conventions en béton armé — bref, des radios “protégées” que le système ne bouscule jamais vraiment. Un cran en dessous, NRJ joue la partie comme un champion d’échecs : maîtrise totale des règles, optimisation des quotas, formats calibrés au millimètre… C’est la radio qui sait exactement comment cocher toutes les cases pour rester dans les clous tout en raflant la mise.

Puis viennent les enfants turbulents de la FM : Skyrock et Fun Radio. Elles innovent, elles testent, elles bousculent — et en retour, elles sont surveillées comme si elles cachaient un laboratoire clandestin sous leur studio. Soupçons permanents, contrôles, polémiques, rappels à l’ordre… être une radio jeune, c’est vivre sous un néon qui clignote “danger potentiel”. Et tout en bas, dans l’ombre, les radios associatives tentent de respirer entre deux formulaires Cerfa. Elles sont les plus authentiques, les plus locales, mais aussi les plus étouffées par une bureaucratie qui les vampirise.

Le résultat est simple : dans ce système, la stabilité est récompensée, l’innovation est suspecte. Et c’est peut-être là que se cache tout le paradoxe de la FM française : on veut des radios vivantes, mais on préfère qu’elles ne bougent pas trop.

Faut-il encore réguler la radio ?

La FM française est à un carrefour. Trois chemins s’offrent à nous.

Option 1 : laisser le marché décider. Les règles tombent, la liberté totale. Les radios se font concurrence sans filet, et le public choisit. Résultat : certaines chaînes explosent, d’autres disparaissent.

Option 2 : moderniser le système. Réformer les quotas, ouvrir les licences, encourager la diversité réelle et non artificielle. Donner aux radios jeunes et urbaines les moyens d’innover sans rester sous perfusion administrative.

Option 3 : rester sur la ligne actuelle. Maintenir les conventions, quotas et sanctions tels quels, et regarder la FM se réduire à une niche. Le public jeune fuit déjà vers le numérique : persister, c’est observer la lente agonie du média linéaire.

Finalement, la radio n’a jamais eu autant besoin de liberté. Mais tant qu’un arbitre invisible décidera qui peut parler et comment, la créativité continuera d’avancer avec un gilet pare-balles.

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